Jean-Marie Cavada: Paris vaut bien une trahison

Jean-Marie Cavada: Paris vaut bien une trahison

Gamin de la Ddass devenu vedette de télé, patron sans pitié, il a lâché Bayrou pour se présenter dans le XIIe avec l'UMP.

Jean-Marie Cavada (Audrey Cerdan/Rue89).

Marielle de Sarnez, candidate parisienne du MoDem, a annoncé lundi sur France Inter une possible alliance à Paris au second tour des municipales entre le PS et le parti centriste: "Tout ce qui va dans le sens de l’ouverture est une bonne chose." Elle a très mal vécu les manoeuvres de l'UMP parisienne, qui ont débauché certains militants du MoDem, à commencer par l'ancien homme de télévision Jean-Marie Cavada. Ce dernier fait campagne dans le XIIe, soutenu par Christine Lagarde, ministre de l'Economie et des Finances. Portrait.

La politique, Jean-Marie Cavada l'a d'abord pratiquée dans les salons. Un ancien de France 3 se souvient de ses méthodes, alors qu'il était jeune directeur d'antenne -un poste qu'il a occupé une première fois en 1978, puis en 1986:

"Il savait s'entourer. D'hommes politiques dont il partageait les dîners mondains, de son amie Simone Veil. C'était la norme à l'époque: la télévision et le pouvoir, c'était presque la même chose."

Une confusion des genres qu'il reniait pourtant, à grands renforts de discours sur son indépendance.

Jean-Marie Cavada est un type qui, lorsqu’il ne parle pas, s’emmerde. Même ce 17 janvier, au milieu du Chihuahua, un bar du XIIe arrondissement de Paris où se sont réunis une poignée de candidats aux municipales de l’UMP -parti qu'il vient d'épouser après avoir quitté le MoDem de François Bayrou.

Il arrive en retard, le pas rapide, la montée de l'estrade triomphante. Il ne reste plus beaucoup de temps, mais il insiste pour prendre la parole. Une énorme boule à facettes aveugle Françoise de Panafieu et Christine Lagarde lorsqu’elles prennent le micro. Lui sait se placer là où la lumière est avantageuse. Scolaire, il a relu sa note avant de se lancer: "Je n’ai pas le temps, je suis épuisé. Je me lève tous les matins à 5h30", répond-il pour s’excuser de ne pas pouvoir s’entretenir avec ses anciens confrères journalistes. Dont il adore la compagnie, ajoute-t-il:

 



 

Enfant de la Ddass, il aimait s’appeler "Blaise", le nom de sa famille d’accueil. A la grande école, il découvre qu’il a un passé espagnol. Il adopte alors son patronyme originel, Cavada, et perçoit que la vie n’est que traverse.

Son petit hameau dans les Vosges ne peut pas être définitif. Gamin sans attaches, il le sait, sa vraie vie se fera ailleurs. Loin de cette mère adoptive près de laquelle il assista, à 4 ans, à une exécution de résistants. Loin de cette seconde famille d’accueil dont il vit l’aîné mourir, suicidé par électrocution. Loin de cette assistance sociale qui l’habillait deux fois par an, et de ces Vosges qui se souviennent pourtant du petit Cavada -il ne leur rend pas cette fidélité, à en croire son autobiographie, "Une marche dans le siècle".

Une distance avec les autres

Jean-Marie Cavada n’est pas homme à se retourner. Il tire des traits, tourne des pages. Son visage ne garde pas les marques de la dureté de son enfance. Ses rides sont bien portées. Ses écharpes élégantes. En dépit de sa très grande sobriété, Jean-Marie Cavada a la présence tapageuse. Il a cette voix, ces gestes quelque part entre le très hautain et le faubourien. Le sourire un rien cauteleux. De ceux qui irritent.

Le souvenir qu’il a laissé, à l’un de ses libraires dans le VIIIe arrondissement, est celui d’un homme "foutrement antipathique", toujours dans son rôle d’"officiel". L'ancien journaliste s'est toujours imposé une distance avec les autres. Un isolement qu’il a cultivé pendant ses années de dirigeant. Etre le chef, peu importe de quoi, il en a toujours rêvé. A la tête du service de politique étrangère d'Antenne 2 à 32 ans, il est ensuite nommé à la présidence de la Cinquième de 1993 à 1997.

Une présidence marquée par son exigence, parfois excessive. Fin mélomane, dévoreur de littérature, partisan de la "culture pour tous", son nom est associé à quelques audaces. Arrêt sur Images, c’est lui. Il est allé voir Daniel Schneidermann pour lui proposer l’émission en 1995. Une émission de décryptage de la télé à la télé, c’était gonflé. Sans interventions directes même si, de là-haut, des échos mécontents parviennent parfois à l’équipe.

Fliquer ses équipes, Jean-Marie Cavada l'a toujours fait. Déjà, jeune patron, il se pavanait avec une horde de porte-flingues, les "Dalton", dont Richard Vernay, qui a marqué à France 3 et TF1 par sa violence et son côté "petit rapporteur".

"La marche du siècle" a fait sa légitimité

Sa notoriété, Jean-Marie Cavada l'a bâtie durant un peu plus d'une décennie avec "La marche du siècle". Une émission de qualité dont le journaliste a toujours clamé la transparence. Jusqu'à l'épisode grotesque des fausses barbes. Le 12 octobre 1994, le thème était "Etre musulman en France". Trois jeunes de banlieue se verront, sur une photographie diffusée pendant l'émission, affublés d'une barbe. Histoire d'illustrer l'islamisme et de "faire plus vrai". Jean-Marie Cavada se défendra d'avoir été au courant du trucage.

En 1998, dans un numéro consacré à l'école, à un Daniel Picouly qui s'étonne de ne pas voir de jeunes de banlieue sur le plateau, "le prof" -gentil sobriquet qu’il apprécie- assène qu’ils ne savent pas s’exprimer. "Donner la parole à tous", donc, mais ne pas tendre le micro aux sauvageons.

D’autres bénéficient d’un traitement de faveur pour apprendre à se tenir. En 1993, avant son passage sur le plateau de "La marche du siècle", des collaborateurs de l'émission ont entraîné Alain Carignon, ministre de la Communication, à répondre aux interviews. Quelques mois après ce training, Cavada sera nommé par ce même ministre à la présidence de la Cinquième. En dépit des révélations du Point et d'Arrêt sur Images, Jean-Marie Cavada refuse de reconnaître cette encombrante affaire. Son ancien collaborateur, François Desnoyers, a, lui, confirmé l'information.

Un patron qui n'hésite pas à humilier ses troupes

Ses ex-confrères racontent l’homme de télé. Un type toujours courtois, très compétent, le genre qui "est très mesuré, à la Bayrou." C’est ainsi que l’on fait carrière", grince un ancien, "en ne faisant rien pour déplaire". Sauf lorsqu’il s’agit de remettre à leur place certains coreligionnaires. Là, Jean-Marie Cavada sait se faire brutal et cassant. Une constante chez celui qui très jeune, à France 3, humiliait déjà ses confrères. A une rédactrice en chef, il crache qu'elle est "indigne d'être journaliste" en pleine conférence de rédaction.

A beaucoup, Jean-Marie Cavada a laissé l'image d'un patron "odieux", "destructeur". Ancien directeur d'i>télé, Jean-Claude Paris, son bras droit dans les années 70, lui servait de "boîte à idées". Toujours silencieux, lui laissant la gloire, Paris "se tapait tout le boulot", raconte un journaliste. Cavada déléguait son travail et ses colères. Le journaliste a un autre travers; son incapacité à être à l’heure, et sa facilité à inventer de formidables histoires pour s’excuser. Des retards pour mettre de la distance. Un ancien confrère:

"Alors que j’attendais son coup de fil depuis vingt-quatre heures, Jean-Marie m’a finalement appelé pour me raconter que sa cave avait été inondée la veille, et qu’il avait passé la nuit, en bottes, à l’écoper. Je ne l’ai jamais cru."

Jean-Marie Cavada est infidèle. Un caméléon qui passe d’une place à l’autre parce qu’il n’a pas la sienne. A son sommet, il oublie ses amis mais pas ses petites victoires, qu’il revendique. "La marche du siècle" a obtenu sept Sept d’Or. Comme une preuve de sa légitimité. Comme une preuve du long chemin parcouru par le gamin qui gardait les vaches, l’ancien patron de Radio France lustre ses trophées.

Une rupture avec François Bayrou qu'il justifie mollement

Il paraît sans attaches. Ou si peu. Autrefois, admirateur de Jean-Pierre Pedrazzini, correspondant à Budapest pour Radio Luxembourg -mort en 1956 sur le terrain-, il se refusait à ne traiter que de politique intérieure, pour ne pas sombrer dans la caricature. Aujourd’hui, le voilà homme politique à son tour.

Pour l’Europe, sa cause, prétendait-il. Jusqu’à sa démission, le 15 janvier, de son poste de président de la commission des libertés civiles du Parlement européen. Mais pas de son mandat de député, alors même qu'il y a été élu avec l'étiquette de la défunte UDF. Pour la constance, il faudra repasser. Sa rupture avec l'ancien candidat à la présidentielle, François Bayrou, Jean-Marie Cavada l'a mollement justifiée dans les colonnes du Figaro:

"J’ai voulu accompagner François Bayrou jusqu’aux limites de la loyauté, pour des raisons essentiellement humaines, et par fidélité aux militants. Mais aujourd’hui, j’ai épuisé tous les recours de la loyauté."

Affirmant d'abord qu'il ne quitterait pas le Modem, désavoué par Bayrou qui refuse toute alliance avec l'UMP, Jean-Marie Cavada a finalement décidé de lancer Avenir Démocratie, hybride structure "d'action politique". Changer de camp sans raisons manifestes, ni programme solide, la tête de liste UMP dans le XIIe arrondissement de Paris singe ainsi les Judas de l’ouverture en rejoignant Nicolas Sarkozy dans la bataille des municipales. François Bayrou, pourtant blessé, s’élève, refuse de parler de traître:

"Je ne veux pas participer à la délation généralisée. Mais beaucoup seront prêts à parler de lui."

Jean-Marie Beaupuy, député européen MoDem, se dit déçu mais considère, lui aussi, que "chacun suit sa voie". Une voie pourtant analysée par certains députés comme de l’avidité. Il se murmure que l'ancien journaliste veut un ministère ou la présidence de France Télévisions. Au service de sa seule personne, l'ambition de Jean-Marie Cavada, à 68 ans, le fait candidat à tout. Pourvu qu'on le reconnaisse.

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